Elle a cinq ans. Elle est née deux ans avant la guerre, un « avant » dont elle ne se souvient pas, qui n’a certainement jamais existé, même si ses parents en parlent parfois. Sa mère toujours triste et toujours dans l’angoisse. Son père, confiant, qui se démène pour sauver la famille. Son frère, Raoul, « le seul qu’[elle] peut jouer avec ». . Elle raconte leur fuite dans la France de 1943. On fuit la guerre, on fuit les Allemands, on fuit parce qu’on est « Juif ». Même si Papa et Maman ne veulent pas lui dire, elle le sait bien, elle, que c’est interdit d’être Juif pendant la guerre. Elle sait pas trop ce que c’est, « être Juif », seulement que c’est vraiment trop terrifiant.
Surtout ne pas parler aux autres enfants, ne pas montrer ses peurs. Abandonner ses jouets, sa poupée Stella, sa grand-mère, O-Mama, la vieille Hongroise avec son accent rigolo, trop vieille pour suivre la famille « de l’autre côté de la barrière », là où Papa dit qu’il n’y aura plus la guerre. Mais la guerre est là, partout, tout le temps, alors il faut continuer à se taire, même quand les pieds sont gelés et qu’on voudrait comprendre. Alors elle devient un caillou, un « caillou tout rond, tout froid, tout lisse, pour ne plus ressentir, pour rester vide dedans, parce que sinon, dedans, c’est vraiment trop terrifiant.
Dans ce livre, Ettel Hannah se raconte petite, avec les mots d’une enfant de cinq ans qui tente de comprendre l’absurdité de la guerre, qui cherche des réponses trop douloureuses pour les grands qui se taisent, pensant protéger l’innocence. Mais les enfants veulent toujours une réponse, quitte à se désigner comme coupable des malheurs qu’ils perçoivent autour d’eux. Le chemin de l’exil et l’apprentissage du manque et de l’absence, voici l’aventure de cette petite fille qui nous restitue intacts, comme une bouffée de mémoire, les fantasmes de l’enfant qui a peur, qui espère et qui s’interdit de rêver.